Quotations of Une longue route pour m'unir au chant français (Book)

Jump to navigation Jump to search

Quotation items whose source is this item. See the source page: Source:Une longue route pour m'unir au chant français (Book)

Au cours de ma vie, longue, j'ai eu à lire maints textes ayant trait à mes ouvrages : des études, des thèses, des actes de colloques, des articles de revues. Je les ai lus chaque fois avec respect et gratitude, parce que chacun de ces textes apporte un éclairage et, par là, une certaine révélation à un auteur comme moi qui ai toujours travaillé dans la solitude, au fond de ma nuit. S'y ajoute le fait que, de par mon itinéraire passablement hors norme, je suis devenu un être complexe qui échappe à ma propre compréhension. Ces études ont l'avantage de m'aider à y voir plus clair

[Q1174]

En bas, ma pauvre patrie est à feu et à sang. Avançant vers le sud, les envahisseurs, afin de démontrer leur puissance, brûlent et tuent sur leur passage. Six mois plus tard, lors de la prise de Nanking, la capitale, furieux de la résistance qu'ils ont rencontré, ils se livrent pendant un mois et demi à ce que l'on appellera le « massacre de Nankin », mettant à mort, par les moyens les plus atroces, trois cent mille personnes. L'irruption du mal radical dans ma conscience d'enfant de huit ans déterminera pour toujours l'orientation de ma quête: aucune vérité ne serait valable si elle ne tient pas compte de ce phénomène humain impossible à contourner.

[Q1444]

À quinze ans, année de mon éveil en poésie, j'ai lu en traduction un poème de Shelley écrit sur les hauteurs des Apennins où le poète contemplait la Méditerranée, et comment j'ai alors violemment désiré rejoindre un jour cette mer, demeure d'anciens dieux mythiques. Désir évidemment impossible à réaliser à l'époque. J'étais au fin fond de la Chine, sans avoir jamais vu une mer!

[Q1445]

En ces années 1943-1944, la guerre et les épidémies s'étaient déjà abattues sur ma jeune vie. Pourtant, par on ne sait quel cheminement tortueux et miraculeux, je suis devenu un poète français et j'ai reçu, à l'âge de quatre-vingts ans, le Grand Prix de Lerici.

[Q1446]

Cette longue route par laquelle, contre marées et vents, j'ai rejoint le chant français.

[Q1447]

À quinze ans, je ne jouissais pas d'une pensée à proprement parler, mais de certaines intuitions. J'avais conscience que l'existence de l'eau est hautement significative, qu'elle ne se limite pas à étancher nos soifs ordinaires. Par son pouvoir purificateur, elle est seule en mesure de nettoyer nos plaies et nos sangs.

[Q1448]

Chongqing, aboutissement de notre exode, est une cité provinciale située en amont du Yang-zi. Bâtie sur un énorme promontoire, encadrée par le fleuve et par son affluent le Jia-ling, elle est choisie comme capitale provisoire pour le temps de la guerre. L'affluence massive de réfugiés, tout à coup, en fait une métropole de plusieurs millions d'habitants. La paix qu'elle assure ne durera pas. Bientôt, elle se voit la cible privilégiée des bombardiers japonais. La Chine ne disposant pas d'avions de combat, son système anti-aérien étant encore rudimentaire, par temps clairs, ils sont là, et ils s'en donnent à coeur joie. Les dégâts qu'ils causent et les victimes sont toujours plus nombreux.

[Q1462]

Nouveau mouvement d'exode de la part de ceux qui le peuvent vers les campagnes environnantes. Notre but : la rive sud du fleuve où est installé un centre de recherche dont mon père est le directeur. Le jour du départ, tôt le matin, suivis de porteurs, nous descendons le raide escalier de la falaise. Avant même d'atteindre le bas de la pente, nous sommes effrayés par le spectacle des obstacles qui nous attendent : une large étendue de plage, prolongée par une tout aussi large étendue de fleuve, nous sépare de l'autre rive; deux bateux seulement font la navette alors que la plage est noire de monde, des centaines de familles avec, étalés à côté d'elles, des ballots, des valises, des matelas enroulés, des meubles de toutes tailles. Attente anxieuse au milieu de cette foule. Vers midi, déchirant l'air, la funeste sirène de l'alerte. Notre regard affolé ne repère aucun abri, pas même un arbuste. Laissant les affaires sur place, on se précipite vers le pied des falaises, chacun tente de se recroqueviller sous les rochers. Passe au-dessus de nous l'infernal bruit des engins diaboliques. À peine une minute après, nous sommes sidérés par les terribles fracas derrière nous, venus du centre-ville. Et nous, pauvres hères perdus dans cette immense apocalypse, avons donc été délaissés par la mort !

[Q1466]

Un jour pourtant arrive l'incident. À un endroit, le rebord de pierre présente une rupture où l'eau déborde. Pour passer, il faut sauter la brèche. Mon frère qui me précède exécute le saut avec aisance. Moi, maladroit que je suis, je glisse. Tout en bas, des torrents déchaînés, prêts à me dévorer. Mais je m'agrippe à des souches et à des branches, et finis à grand-peine par remonter plus loin. L'incident nous fera renoncer à ce dangereux raccourci.

[Q1467]

Pour sûr, solitaire et rêveur comme je suis, je dois faire quelque chose. Moi, adolescent de quinze ans à la santé fragile, je peux mourir sous les bombardements, emporté par une épidémie ou tout bêtement par un faux pas. Si je deviens poète, tout pourra être sauvé. Mon chant perpétuera les cris inentendus des vivants et des morts.

[Q1468]

Quittant le petit bois, descendant l'autre versant de la colline, je continue mon chemin. Devant moi s'ouvrent des champs cultivés, des carrés de vert, de jaune parsemés du rouge vif des pavots. Je me mets alors effectivement à chanter. Un chant aux mots surprenants, surgi du tréfonds de mon être, que je laisse respirer à l'air libre, naïf, primaire, irrépressible.

[Q1469]

Plus d'un an après, ma mère et mes frères nous ont rejoint à Paris. Après la conférence internationale, mon père s'est vu offrir un contrat d'un an par l'Unesco. Pendant ce temps, la Chine était bouleversée de façon radicale par un changement de régime. Sans solution de long terme, mes parents décident de tenter leur chance aux États-Unis où ils ont fait leurs études. Ils respectent ma volonté de rester seul en France, sentant que ma nature s'accordera davantage avec une terre labourée par la littérature et l'art. Tout cela sans certitude aucune sur le plan concret.

[Q1502]

Sur le plan matériel, prélevant de leurs économies dont ils avaient tant besoin, mes parents m'ont donnné une somme d'argent qui me permettra, durant un temps, de m'installer dans ma nouvelle vie. Tout en suivant les cours de langue à l'Alliance française et les cours de civilisation française à la Sorbonne, je tenterai, tant bien que mal, de travailler comme manutentionnaire dans des restaurants d'étudiants et dans une grande papeterie. Plus tard, j'accéderai à un travail plus intellectuel en faisant de l'interprétariat ou en donnant des leçons privées de chinois. C'est seulement après une longue décennie que je parviendrai à exercer une profession salariée.

[Q1503]

Il est aisé d'imaginer la peine d'un jeune homme immature de dix-neuf ans transplanté du jour au lendemain dans un autre pays sans connaître un mot de la langue locale. On se figure sans mal toutes les difficultés d'ordre pratique auxquelles il se heurte dans la vie courante. Mais, au-delà, est-on capable de mesurer à quel point cet exilé est atteint dans sa dignité? Partout où il se trouve, il se présente comme un être plus ou moins primaire, passablement ridicule quand il emploie un mot inadéquat, quand par malheur sa langue a fourché. Faute de phrases correctes et d'un récit cohérent, il ne peut dissiper l'impression d'un être dépourvu d'affects, de consistance, voire de réalité.

[Q1504]

À mesure que l'idée d'exil s'installe en moi, s'impose l'évidence : la terre française sera ma terre ; la langue française sera ma langue. Ce sera, pour sûr, une route ardue, forcément longue et tortueuse. Mourrai-je en chemin ? La question ne se pose pas. Devant moi s'ouvre l'unique voie, il n'y en aura point d'autre. En attendant, il me faut partir de zéro.

[Q1505]

Huit ans plus tard, en 1957, Mao, après avoir lancé le mouvement « Que cent fleurs s'épanouissent », encourageant le peuple à s'exprimer librement, stupéfié et affolé par les critiques et plaintes qui s'exposeront au grand jour partout dans le pays, déclenchera le mouvement contraire, cette campagne féroce contre les « droitistes », envoyant cette fois-ci la plupart des intellectuels dans les camps de rééducation. Sheng Cheng-hua et ses collègues de l'université de Pékin se verront attribuer une région marécageuse de la province du Jiangxi, où leur vie sera désormais consacrée aux travaux dans les rizières. ... Un jour, le souffle coupé, pris de vertige, Sheng's affaissera dans l'eau de la rizière, étouffé raide, sans pousser un cri, toute soif étanchée.

[Q1691]

Au centre du centre trône le Dôme, un café ouvert jour et nuit qui attire, telle une mamelle compatissante, les étrangers esseulés ou désœuvrés. Ceux-ci, faute d'être invités dans les familles françaises, s'y tiennent chaud entre eux, se donnent l'illusion d'être admis dans le sanctuaire, à peu de frais. Le café crème qu'on y sert, accompagné d'un croissant ou d'un œuf dur, peut tenir lieu de repas. Ce n'est pas négligeable pourles créatures anonymes qui ont commerce avec le faim. Surtout en hiver, le poêle à bois qui ronronne au milieu du café est un véritable aimant dont on a toutes les peines du monde à se détacher.

[Q1694]

Voilà que nous remontons le boulevard Raspail jusqu'à son petit studio près de Denfert-Rochereau. Des partitions entassées sur un petit piano, des livres disparates sur une étagère, une cuisine bien équipée en revanche, y compris cette belle planche ornée de figures, cadeau d'un sculpteur, Zadkine je crois, sur laquelle il se met à découper viandes et légumes. Quand tout est prêt, il pose une marmite remplie d'eau sur un réchaud à gaz allumé. Nous nous attaquons à une fameuse « marmite mongole ». Tout d'un coup, nous ne sommes plus des transplantés, ou plutôt nous nous laissons transplanter ailleurs, dans la lointaine Asie, notre terre natale.

[Q1695]